La matiere romanesque de la vie de Jean-Jacques Rousseau est proprement extraordinaire. Cela commence comme un roman de Dostoievski et finit comme un roman de Kafka. Ce fils de Geneve, de la "nouvelle Sion", qui appartient a la "race des justes", est humilie des sa jeunesse, oblige de "ramper" et de faire tous les metiers, au reste assez mal ; tour a tour graveur, laquais, maitre a chanter, amant, precepteur, secretaire dambassadeur, musicien, polygraphe. A travers les aventures, les echecs, les malheurs et leshontes, il se cherche jusquen 1749. Cette annee-la, subitement, sur le chemin de Vincennes, apres avoir lu dans le Mercure de France le sujet propose pour le prix de lAcademie de Dijon, il "vit un autre univers et devint un autre homme". II eprouve une miraculeuse delivrance ; toutes les miseres, les offenses sabolissent dans le sentiment de sa propre valeur. Quelque chose qui avait ete seme en lui des lenfance et qui ne pouvait pas mourir, en depit de tout, venait enfin a la lumiere. Pendant les dix annees qui suivirent, Rousseau decide de se reformer. II a de la peine a devenir le Diogene du siecle. II vend sa montre, il gagne sa vie en se faisant copiste de musique, mais il se detache mal des grands. Sa vie a lErmitage, puis chez les Luxembourg, est confuse. Mais il compose son uvre contre le courant, il remet le monde a la fonte, "fait le Dieu", definit un homme nouveau. En 1762 la publication de lEmile et du Contrat social ouvre lhistoire de ses malheurs. II est decrete de prise de corps. II fuit la France. Le voila en Suisse, en Angleterre. II revient en France ; partout ou il va, il se sent en surveillance et proscrit. Le monde entier lui parait liguecontre lui. Ce nest pas un Rousseau que Jean Guehenno a voulu ecrire, mais bien un Jean-Jacques, "touche, nous dit-il, de la meme et ironique tendresse avec laquelle ses contemporains firent de son prenom un refrain de chanson et que toujours sans doute on eprouve des quon reconnait un autre homme que soi-meme".
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