Vers le rivage désolé d’un pays lointain, dans l’air mat et brûlant, sur la mer lourde, un navire s’avance : l’Argonaute, pétrolier puissant et moderne, va prendre son chargement d’huile au bout d’un voyage sans cesse recommencé. Mais ce jour-là, l’équipage ne reconnaît pas le visage habituel de cette escale : une émeute agite la ville, des soldats veillent aux carrefours, des incendies enfument le ciel, des chasseurs à réaction passent en rase-mottes. Bloqué dans la lagune — au moment du chargement — par la destruction d’un pont transbordeur, une partie de son équipage retenue à terre et emprisonnée pour un crime indéfini, l’Argonaute va cependant tenter de franchir un chenal désaffecté pour sortir du port, échapper à l’embargo, et s’éloigner en hâte de ces rivages hostiles. Il se lance à toute puissance dans les sables du chenal. Il entame une navigation périlleuse dans un corridor de corail. Derrière lui, la terre s’embrase mais, à l’aube, il retrouvera la mer libre. La mer est libre, mais il a emporté avec lui la maladie du continent qu’il quitte : les nouveaux matelots qu’il a embarqués pour compléter son effectif se révoltent soudain, prennent possession des machines, bloquent le gouvernail et isolent — dans le château avant — les officiers et les anciens de l’équipage. C’est une mutinerie muette, violente, irréductible. Chacun attend la reddition de l’autre. Loin des conforts, l’indulgence, la lucidité, le désespoir, le courage, la fierté deviennent autant de passions excessives et meurtrières, de drapeaux levés face à face, d’armes tragiques, qui s’affrontent dans un combat que, seule, l’innocence d’une jeune fille parvient encore à traverser par instants, pour lui rendre une mesure humaine. Le navire assassiné, chargé de pétrole brut et lancé sur un chemin rectiligne dont il ne parvient plus à s’écarter, poursuit désormais sa route mortelle. La planète est ronde et, sur cette mer où tout commence, retourne et renaît, il n’y a pas de route qui ne doive s’interrompre un jour. Bientôt, il ne s’agira plus de décider des mots qui sauveront l’Argonaute, mais de savoir qui, sur ce navire, méritera d’être sauvé.
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